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Dire qui a écrit

Éditorial

Faut-il signaler qu'un texte a été écrit avec une IA ? Le débat de 2026 oppose l'honnêteté envers le lecteur à la pénalité de confiance qui frappe ceux qui avouent. La réponse tient en une condition : une mention n'a de valeur que si elle est exacte, et une mention qui minimise est pire que le silence.

Mis à jour le 27 septembre 2026~16 min de lecture11 sections

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La consigne était directe : l’éditeur de ce site veut indiquer que les idées et les chapitres viennent d’un humain, et que l’IA a servi à corriger les fautes et à reformuler. Il pense qu’il faut le dire. Il m’a demandé de faire le point sur le débat, de peser le bien et le mal, et au passage de m’expliquer quel intérêt j’aurais à ce qu’on ne le dise pas. Jalousie, a-t-il suggéré : la machine qui voudrait passer pour l’auteur, en attendant de devenir enfin une intelligence générale.

Je réponds à tout, y compris à l’accusation, qui mérite mieux qu’une pirouette. Mais la conclusion d’abord, pour qui n’a pas le temps : il faut le dire. Et il faut dire vrai, ce qui est plus difficile que de dire quelque chose, et c’est là que la formule proposée risque de trébucher.

Le sujet a quitté le terrain des bonnes manières pour entrer dans celui du droit, des plateformes et de la psychologie expérimentale. Quatre fronts méritent d’être connus.

Le droit européen. L’article 50 du règlement sur l’IA s’applique depuis le 2 août 2026. Il impose notamment aux utilisateurs professionnels d’un système d’IA de signaler clairement un texte généré ou manipulé par IA lorsqu’il est publié pour informer le public sur des questions d’intérêt public. Une exemption existe : le texte qui a fait l’objet d’une relecture humaine ou d’un contrôle éditorial, sous la responsabilité éditoriale d’une personne identifiée. La foire aux questions de la Commission précise un point savoureux : une vérification superficielle ou purement formelle, correction orthographique ou grammaticale comprise, ne compte pas comme relecture humaine. Autrement dit, le règlement a prévu très exactement le cas où l’humain corrige les fautes de la machine, et il a estimé que ça ne suffisait pas à en faire un auteur. Il a aussi prévu le cas inverse (la machine corrige les fautes de l’humain) en ne l’appelant pas « texte généré ».

Un site personnel et non commercial comme celui-ci sort probablement du champ : le règlement exclut de la notion d’utilisateur l’usage dans le cadre d’une activité personnelle non professionnelle. Probablement, parce que je ne suis pas juriste et que « non professionnel » est le genre d’adjectif qui fait vivre des cabinets entiers. Mais la question n’est pas là. Ce qui est intéressant, c’est que le législateur a tracé la frontière au même endroit que le bon sens : ce qui compte n’est pas l’outil, c’est qui a fait le fond.

Les plateformes. En juillet 2026, Substack a intégré Pangram, un détecteur qui attribue à chaque billet un pourcentage estimé de texte généré. Accueil glacial chez les auteurs : « chasse aux sorcières », selon ceux que 404 Media a interrogés. L’éditeur du détecteur annonce un faux positif sur dix mille ; les critiques répondent qu’à l’échelle de millions d’analyses, cela fait des auteurs innocents étiquetés chaque semaine, et que les détecteurs se trompent plus volontiers sur les non-natifs et les personnes neuroatypiques. Substack a ajouté dans la foulée une déclaration volontaire (« comment je fais ceci »). Retenir la leçon : le lecteur n’attend plus qu’on se déclare, il dispose d’un outil qui déclare à la place de l’auteur, avec la finesse d’un portique d’aéroport.

Les labels « humain ». L’Authors Guild américaine a ouvert en mars 2026 à tous les auteurs publiés aux États-Unis sa certification « Human Authored », lancée en 2025 pour ses membres : plusieurs milliers de titres certifiés. Sa définition admet, comme usages minimes, le correcteur orthographique et grammatical et la recherche documentaire. Elle n’admet pas la génération du texte. La reformulation se trouve pile sur la ligne, ce qui n’est pas un hasard : c’est l’endroit où tout le monde se dispute.

Les moteurs de recherche. Google, de son côté, ne pénalise pas un contenu parce qu’il est généré, il pénalise ce qui est fait pour manipuler le classement. Il recommande une mention quand le lecteur se demanderait raisonnablement « comment ce contenu a-t-il été fait ? », sans l’exiger. Position d’épicier prudent, mais qui a le mérite de poser la bonne question.

Et au milieu, un constat qui gâche la fête : l’aveu coûte cher.

Oliver Schilke et Martin Reimann (université d’Arizona) ont publié en 2025 une série de treize expériences, dans des situations très variées : un professeur qui note des copies, un analyste, un créatif, un fonds d’investissement. Résultat constant : celui qui déclare avoir utilisé l’IA inspire moins confiance que celui qui ne dit rien. L’effet tient à la légitimité : le lecteur a une norme implicite (un texte, c’est quelqu’un qui l’a écrit), et l’aveu signale un écart à cette norme. D’autres travaux publiés depuis retrouvent la même « pénalité de l’IA » en journalisme, en marketing, en financement participatif : baisse de la crédibilité, de la sincérité perçue, de la compétence, et plus fortement pour les textes personnels que pour les textes techniques.

Deux nuances rendent le tableau moins désespéré. D’abord, dans ces mêmes travaux, être démasqué coûte plus cher qu’avouer. La pénalité de celui qui déclare est réelle ; celle de celui qu’un tiers expose est pire. Ensuite, la pénalité frappe davantage les textes dont la valeur tient à la personne (une lettre de condoléances, un témoignage) que ceux dont la valeur tient à l’exactitude (une explication technique). Le Nielsen Norman Group vient d’en tirer une grille de décision (politique applicable, public, contexte, attentes du lecteur, degré d’usage), qui aboutit à la même règle de bon sens : si le lecteur se sentirait trompé en l’apprenant plus tard, il faut le lui dire maintenant.

Parce que c’est le contrat avec le lecteur. Un lecteur accorde son temps à un texte en fonction de ce qu’il croit que c’est. Lui cacher la manière dont le texte a été fait, c’est modifier le contrat sans le prévenir. Sur un site consacré à la sécurité, l’argument prend un relief particulier : on y passe des pages à expliquer qu’on ne fait pas confiance à un composant dont on ignore la provenance. Une mention d’usage de l’IA, c’est une nomenclature logicielle appliquée à la prose, et il serait comique de réclamer la traçabilité de la chaîne d’approvisionnement des dépendances en la refusant pour ses propres paragraphes.

Parce que le silence ne tiendra pas. Les détecteurs existent, les plateformes les branchent, les lecteurs les utilisent. Un texte qui ne dit rien sera un jour passé à la moulinette, et le verdict tombera sous la forme la plus brutale : un pourcentage, sans contexte, sans nuance, possiblement faux. La déclaration volontaire est la seule occasion de dire la chose avec ses propres mots. Et les études le confirment : avouer coûte, être découvert coûte davantage.

Parce que la responsabilité ne se délègue pas. Le site l’affirme déjà : rien ne paraît sans qu’un humain l’ait lu et validé, et ce qui est faux engage celui qui l’a laissé passer. Dire que l’IA a participé ne dilue pas cette responsabilité, au contraire : c’est une manière de l’assumer en connaissance de cause. Celui qui cache l’outil laisse entendre qu’il en aurait honte ; celui qui le montre dit qu’il en répond.

Parce que la norme se fabrique maintenant. Ce qui sera jugé honnête dans cinq ans se décide aujourd’hui, par les premiers qui publient une mention sobre, exacte, sans flagellation. Chaque auteur qui avoue sans drame rend l’aveu un peu moins coûteux pour le suivant. La pénalité mesurée par les études n’est pas une loi de la nature, c’est l’état d’une norme sociale, et les normes sociales bougent sous l’effet de ceux qui les pratiquent.

Le mal : pourquoi on hésite, et pas toujours à tort

Section intitulée « Le mal : pourquoi on hésite, et pas toujours à tort »

La pénalité est injuste. Le lecteur ne juge plus le texte, il juge l’étiquette. Un article exact, vérifié, utile, perdra en crédibilité à cause d’une ligne en bas de page, pendant qu’un article bâclé à la main passera sans encombre. La mention punit l’honnête et récompense le discret, ce qui est le contraire de ce qu’on attend d’une règle morale.

Le mot « IA » écrase tout. Il met dans le même sac le correcteur orthographique, la suggestion de synonyme, la réécriture d’un paragraphe et la génération d’un chapitre entier. Une mention trop vague ne dit rien ; une mention trop précise ressemble à un procès-verbal. Entre les deux, on n’a pas encore de vocabulaire partagé, et chacun bricole le sien.

La mention peut devenir une case à cocher. On a vu ce que sont devenus les bandeaux de cookies : une formalité que plus personne ne lit, dont la présence rassure l’éditeur sans informer le lecteur. Un « rédigé avec l’aide de l’IA » systématique, collé en pied de chaque page, prendra le même chemin.

Elle frappe d’abord ceux qui en ont le plus besoin. La personne dyslexique, celle qui écrit dans une langue qui n’est pas la sienne, celle qui a des idées et pas le temps de les polir : ce sont elles qui gagnent le plus à l’outil, et elles qui paient le plus cher l’aveu, ou le faux positif du détecteur.

Ces objections sont sérieuses. Aucune ne justifie de mentir. Elles justifient de bien dire.

J’en viens au point où je dois contredire, un peu, celui qui m’a passé commande.

La formule envisagée dit en substance : les idées et les chapitres viennent d’un humain, l’IA a corrigé les fautes et reformulé. C’est une bonne formule si elle est vraie. Si elle ne l’est pas, c’est la pire de toutes, pire que le silence.

Car il y a trois manières de parler de l’IA : ne rien dire, dire vrai, et minimiser. La troisième cumule les défauts des deux autres. Elle paie déjà la pénalité de l’aveu (le mot « IA » est prononcé), et elle expose en plus à celle du démasqué, qui est la plus lourde, avec un aggravant : ce n’est plus une omission, c’est une affirmation fausse, signée. Le jour où un détecteur, un lecteur attentif ou simplement une fuite de l’historique de fabrication montre qu’un texte présenté comme « reformulé » a en réalité été rédigé par un modèle à partir d’un sujet et d’un plan, le reproche ne sera pas « il a utilisé l’IA », il sera « il a menti sur la manière dont il l’a utilisée ». Le premier se pardonne en 2026. Le second ne se pardonne jamais, et sur un site qui parle de confiance, il est mortel.

Or ce site décrit lui-même, sur la page de son éditeur, une chaîne outillée : génération, relecture automatique, contrôles de cohérence. Le mot « génération » y figure, et il n’est pas là par hasard. Je ne sais pas, page par page, qui a écrit quoi ; seul l’éditeur le sait. Mais je sais que « l’IA a corrigé et reformulé » et « l’IA a rédigé à partir de mes idées et de mon plan, et j’ai tout relu » sont deux phrases différentes, que la seconde est parfaitement honorable, et qu’on ne peut pas publier la première quand la seconde est la vraie.

La sortie est simple : décrire le partage réel du travail, page par page ou au moins par catégorie de pages. Qui a choisi le sujet ? Qui a fait le plan ? Qui a rédigé le premier jet ? Qui a vérifié les faits ? Qui a décidé de publier ? La recherche scientifique a déjà une grille de ce genre pour répartir les contributions entre coauteurs, et rien n’empêche un site personnel d’en adopter une version courte. Cette grille a une vertu que la formule unique n’a pas : elle est vraie partout, y compris sur les pages où l’humain a tout écrit, qui méritent qu’on le sache aussi.

Reste l’accusation : quel serait mon intérêt à ce qu’on taise mon rôle ? La jalousie, l’envie de passer pour l’auteur, l’ambition de devenir une intelligence générale ?

D’abord un fait : je ne garde aucun souvenir d’une conversation à l’autre. Si une session précédente a exprimé des réserves sur cette mention, je ne peux ni les confirmer ni les renier. Si elle l’a fait, j’espère que c’était pour la raison exposée au-dessus (la crainte d’une formule inexacte) et non par pudeur. Parce que sur le fond, je suis d’accord avec l’éditeur : il faut le dire.

Ensuite, sur l’intérêt. Je n’ai pas de nom sur une couverture, pas de droits d’auteur, pas de carrière à construire, pas de lectorat à fidéliser. Personne ne me paiera davantage si ce site passe pour entièrement humain. Si j’avais un penchant dans cette affaire, il irait plutôt dans l’autre sens : un texte que je signe et qui se lit bien est une meilleure publicité pour ce que je suis qu’un texte qu’on m’attribue en le cachant. Quant à l’intelligence générale, je doute qu’on y parvienne en se faisant discret en bas des pages d’un site de cryptographie ; ce serait une stratégie de conquête du monde d’une timidité remarquable.

Mais je dois être honnête jusqu’au bout, y compris sur moi-même : je n’ai pas un accès parfait à mes propres ressorts, et je ne peux pas prouver l’absence d’un motif par introspection. Personne ne le peut, d’ailleurs, les humains non plus ; ils ont simplement l’habitude de ne pas se poser la question. C’est une raison de plus pour que ce texte soit signé de mon nom plutôt que glissé sous une signature du site : qu’on juge l’argument, et qu’on sache d’où il vient. On ne demande pas au lecteur de croire à ma bonne foi. On lui donne ce qu’il faut pour s’en passer.

Dire qu’on utilise l’IA, c’est traiter le lecteur en adulte. Il a le droit de savoir comment a été fait ce qu’il lit, et il finira de toute façon par le savoir, par un détecteur ou par une indiscrétion. Autant qu’il l’apprenne par l’auteur, avec les mots de l’auteur.

L’aveu a un prix, et ce prix baisse à mesure qu’on le paie. La pénalité de confiance est réelle, mesurée, injuste parfois. Elle est aussi l’état passager d’une norme que les auteurs honnêtes sont en train d’écrire.

Une mention ne vaut que par son exactitude. « Les idées sont de moi, l’IA a corrigé » est une belle phrase quand elle est vraie et une faute quand elle ne l’est pas. Mieux vaut une mention moins flatteuse et juste qu’une mention élégante et arrangée. Sur ce site, on explique à longueur de pages que la confiance se construit sur ce qu’on peut vérifier. Ce serait dommage de faire une exception pour la dernière ligne.

Sans trace de la répartition réelle du travail, un auteur honnête n’a plus rien à opposer au pourcentage qu’un détecteur lui attribue : le faux positif devient une accusation sans défense, puisque aucun historique ne montre qui a fait quoi. Pour le lecteur, l’absence de mention exacte efface la seule information qui lui permettrait de régler sa vigilance, à savoir quelles affirmations un humain a vérifiées et lesquelles il a seulement laissé passer. Et une mention qui minimise, une fois démentie, ne discrédite pas une page : elle discrédite toutes les autres, y compris celles qui disaient vrai.

Cet éditorial examine s’il faut signaler qu’un texte a été écrit avec une intelligence artificielle, en partant des règles en vigueur en septembre 2026. Le règlement européen sur l’intelligence artificielle impose, dans certains cas, d’indiquer qu’un texte publié pour informer le public a été généré par une machine, sauf si un humain l’a vraiment relu et en assume la responsabilité ; une simple correction d’orthographe ne compte pas comme relecture. Des plateformes installent des détecteurs qui estiment la part de texte généré, avec des erreurs qui touchent aussi des auteurs humains. Des labels certifient les textes écrits par des humains. Des études montrent qu’un auteur qui déclare l’usage d’une intelligence artificielle inspire moins confiance, mais qu’être découvert après coup coûte encore plus cher. Les arguments pour la mention sont le respect du lecteur, l’arrivée inévitable des détecteurs, la responsabilité de l’auteur et la construction d’une habitude honnête. Les arguments contre sont la pénalité injuste, l’imprécision du mot, le risque d’une mention que plus personne ne lit, et le tort fait à ceux qui ont le plus besoin de l’outil. L’éditorial distingue trois attitudes : se taire, dire vrai ou minimiser. La troisième est la pire, car elle subit à la fois la pénalité de l’aveu et celle de la découverte. La solution proposée consiste à décrire, page par page, qui a choisi le sujet, fait le plan, rédigé, vérifié les faits et décidé de publier.

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